Le passé
étalé de la Stasi
Les archives de la police
de la RDA sont ouvertes
au public.
Par LORRAINE MILLOT (copyright Libération)
«Je veux savoir»,
répète August H., 73 ans, penché ce matin
avec sa femme sur la plus grosse pile
de documents de la
salle. Retraité à Gütersloh,
dans l'ouest de l'Allemagne, il est
venu cette semaine, pour la seconde
fois, s'enfermer avec
son épouse dans cette pièce.
Les dossiers qu'il épluche
datent pourtant d'avant 1978, l'année
où le couple fut arrêté
en RDA. Mais il s'acharne: «J'ai
encore quelques comptes à
régler.» Condamné
à perpétuité pour espionnage, il a fait cinq
années de prison en RDA avant
d'être livré à la RFA à la
faveur d'un échange d'agents.
«Sur les 8 IM (les
collaborateurs informels de la Stasi,
ndlr) qui ont rédigé des
rapports sur moi, quatre ont été
démasqués, explique-t-il.
C'étaient d'anciens camarades
de classe, tous morts
entre-temps. C'est bien fait pour eux.
Mais il m'en reste
quatre à démasquer.»
August H. soupçonne son beau-frère.
Dans son dossier, il a retrouvé
le récit de toutes ses
conversations menées dans la
maison de sa belle-famille.
«Quand j'en ai parlé à
mon beau-frère, il est devenu tout
rouge et s'est éclipsé.
Je veux trouver une preuve écrite pour
lui mettre sous le nez.»
Afflux de demandes. Comme August
H. et sa femme, des
dizaines de milliers d'Allemands continuent
aujourd'hui encore
à fouiller leur passé.
Depuis l'ouverture des archives de la
Stasi, plus de 1,6 million de demandes
de consultation de
dossier personnel ont été
déposées, auxquelles s'ajoutent 2,7
millions de demandes de contrôle
déposées par des
administrations ou des entreprises,
pour s'assurer que leurs
collaborateurs n'ont pas travaillé
pour la Stasi. Curieusement
surtout, l'intérêt ne faiblit
pas: plus de 10 000 demandes
parviennent encore chaque mois à
l'office fédéral chargé des
dossiers de la Stasi. «Les nouvelles
demandes émanent de
gens qui n'ont pas osé le faire
sitôt après la chute du mur,
d'étrangers ou, bien souvent,
de jeunes voulant consulter le
dossier de leurs parents après
leur mort. Souvent, ce sont
des enfants d'officiers de la Stasi,
qui veulent savoir ce que
leurs parents ont fait précisément»,
explique le porte-parole
de l'office, Johann Legner.
Monstruosités. Instruite
par l'expérience de la dénazification,
qui fut souvent lente et partielle,
l'Allemagne réunifiée a opté
pour une mise à nu radicale du
passé de la RDA, unique en
Europe. Chaque citoyen, victime ou ancien
agent de la Stasi,
peut consulter le dossier que la police
secrète avait réuni sur
lui. Le seul obstacle est le temps:
pour retrouver les dossiers
dans le labyrinthe de près de
180 kilomètres d'archives laissé
par la Stasi, puis pour faire lire chaque
page par un
fonctionnaire pour noircir les noms
de personnes tierces, il
faut souvent des années. Le temps
d'attente moyen avant
d'accéder à son dossier
est encore de deux ou trois ans.
C'est une monstrueuse montagne de petitesses,
de délations
et de crimes que l'Allemagne a choisi
là de mettre en accès
presque libre. En venant lire leur dossier,
des gens ordinaires
réalisent que leur meilleur ami
les espionnait, des épouses
découvrent que leurs maris les
trompaient, des parents
apprennent que leurs enfants les ont
dénoncés... «Des
années après, des gens
découvrent parfois que leur vie a été
téléguidée par
la Stasi», observe Günter Bormann, responsable
du centre de lecture de Berlin. «Pour
déstabiliser quelqu'un, la
Stasi se donnait par exemple six mois
pour détruire son
mariage, en lançant des rumeurs...
Des années après, les
gens apprennent que la Stasi a manigancé
leur échec au
travail ou dans leur famille.»
Parfois pourtant, la lecture des dossiers
soulage: «Souvent,
les gens arrivent avec des craintes
pires que la réalité,
poursuit Günter Bormann. Ils découvrent,
par exemple, que
sur 20 de leurs amis, 19 se sont au
moins correctement
comportés. Pour beaucoup, le
savoir est une libération.» Des
rires éclatent même parfois
en salle de lecture, quand
quelqu'un découvre quels détails
insignifiants et grotesques la
Stasi avait consignés sur sa
vie: la couleur d'une écharpe, un
timbre acheté pour une collection...
Dix ans après, presque
personne en Allemagne ne demande
plus qu'on mette fin à ce grand
déballage du passé. Même le
PDS, héritier du parti communiste
de la RDA, est pour: «Les
archives doivent rester ouvertes pour
que les victimes y
aient accès et pour que l'histoire
soit tirée au clair. Ce qui est
regrettable, c'est qu'on n'ait pas fait
de même avec les
archives du nazisme», estime Ulla
Jelpke, députée PDS.
«Souvent, des lecteurs nous apportent
des cadeaux,
témoigne le responsable de la
salle de lecture de Berlin. Ils
sont tellement soulagés d'apprendre
la vérité qu'ils veulent
ainsi nous remercier. Et c'est plutôt
rare qu'on apporte des
cadeaux à une administration,
non?».