ALLEMAGNE, 10 ANS APRES LA CHUTE DU MUR
 

   Le passé étalé de la Stasi
Les archives de la police de la RDA sont ouvertes
            au public.

        Par LORRAINE MILLOT (copyright Libération)


La salle a encore l'atmosphère de la RDA, en haut d'un vieil
immeuble de Berlin, rue Karl-Marx. Sur les tables, des piles
d'archives de la Stasi, l'ancienne police secrète de la RDA.
Deux couples et deux personnes seules sont là ce matin,
plongés chacun dans leur dossier. Dix ans après la chute du
mur, ils cherchent encore à retrouver ce que la Stasi a pris de
leur vie.

«Je veux savoir», répète August H., 73 ans, penché ce matin
avec sa femme sur la plus grosse pile de documents de la
salle. Retraité à Gütersloh, dans l'ouest de l'Allemagne, il est
venu cette semaine, pour la seconde fois, s'enfermer avec
son épouse dans cette pièce. Les dossiers qu'il épluche
datent pourtant d'avant 1978, l'année où le couple fut arrêté
en RDA. Mais il s'acharne: «J'ai encore quelques comptes à
régler.» Condamné à perpétuité pour espionnage, il a fait cinq
années de prison en RDA avant d'être livré à la RFA à la
faveur d'un échange d'agents. «Sur les 8 IM (les
collaborateurs informels de la Stasi, ndlr) qui ont rédigé des
rapports sur moi, quatre ont été démasqués, explique-t-il.
C'étaient d'anciens camarades de classe, tous morts
entre-temps. C'est bien fait pour eux. Mais il m'en reste
quatre à démasquer.» August H. soupçonne son beau-frère.
Dans son dossier, il a retrouvé le récit de toutes ses
conversations menées dans la maison de sa belle-famille.
«Quand j'en ai parlé à mon beau-frère, il est devenu tout
rouge et s'est éclipsé. Je veux trouver une preuve écrite pour
lui mettre sous le nez.»

Afflux de demandes. Comme August H. et sa femme, des
dizaines de milliers d'Allemands continuent aujourd'hui encore
à fouiller leur passé. Depuis l'ouverture des archives de la
Stasi, plus de 1,6 million de demandes de consultation de
dossier personnel ont été déposées, auxquelles s'ajoutent 2,7
millions de demandes de contrôle déposées par des
administrations ou des entreprises, pour s'assurer que leurs
collaborateurs n'ont pas travaillé pour la Stasi. Curieusement
surtout, l'intérêt ne faiblit pas: plus de 10 000 demandes
parviennent encore chaque mois à l'office fédéral chargé des
dossiers de la Stasi. «Les nouvelles demandes émanent de
gens qui n'ont pas osé le faire sitôt après la chute du mur,
d'étrangers ou, bien souvent, de jeunes voulant consulter le
dossier de leurs parents après leur mort. Souvent, ce sont
des enfants d'officiers de la Stasi, qui veulent savoir ce que
leurs parents ont fait précisément», explique le porte-parole
de l'office, Johann Legner.

Monstruosités. Instruite par l'expérience de la dénazification,
qui fut souvent lente et partielle, l'Allemagne réunifiée a opté
pour une mise à nu radicale du passé de la RDA, unique en
Europe. Chaque citoyen, victime ou ancien agent de la Stasi,
peut consulter le dossier que la police secrète avait réuni sur
lui. Le seul obstacle est le temps: pour retrouver les dossiers
dans le labyrinthe de près de 180 kilomètres d'archives laissé
par la Stasi, puis pour faire lire chaque page par un
fonctionnaire pour noircir les noms de personnes tierces, il
faut souvent des années. Le temps d'attente moyen avant
d'accéder à son dossier est encore de deux ou trois ans.

C'est une monstrueuse montagne de petitesses, de délations
et de crimes que l'Allemagne a choisi là de mettre en accès
presque libre. En venant lire leur dossier, des gens ordinaires
réalisent que leur meilleur ami les espionnait, des épouses
découvrent que leurs maris les trompaient, des parents
apprennent que leurs enfants les ont dénoncés... «Des
années après, des gens découvrent parfois que leur vie a été
téléguidée par la Stasi», observe Günter Bormann, responsable
du centre de lecture de Berlin. «Pour déstabiliser quelqu'un, la
Stasi se donnait par exemple six mois pour détruire son
mariage, en lançant des rumeurs... Des années après, les
gens apprennent que la Stasi a manigancé leur échec au
travail ou dans leur famille.»

Parfois pourtant, la lecture des dossiers soulage: «Souvent,
les gens arrivent avec des craintes pires que la réalité,
poursuit Günter Bormann. Ils découvrent, par exemple, que
sur 20 de leurs amis, 19 se sont au moins correctement
comportés. Pour beaucoup, le savoir est une libération.» Des
rires éclatent même parfois en salle de lecture, quand
quelqu'un découvre quels détails insignifiants et grotesques la
Stasi avait consignés sur sa vie: la couleur d'une écharpe, un
timbre acheté pour une collection...

Dix ans après, presque personne en Allemagne ne demande
plus qu'on mette fin à ce grand déballage du passé. Même le
PDS, héritier du parti communiste de la RDA, est pour: «Les
archives doivent rester ouvertes pour que les victimes y
aient accès et pour que l'histoire soit tirée au clair. Ce qui est
regrettable, c'est qu'on n'ait pas fait de même avec les
archives du nazisme», estime Ulla Jelpke, députée PDS.
«Souvent, des lecteurs nous apportent des cadeaux,
témoigne le responsable de la salle de lecture de Berlin. Ils
sont tellement soulagés d'apprendre la vérité qu'ils veulent
ainsi nous remercier. Et c'est plutôt rare qu'on apporte des
cadeaux à une administration, non?».

Zurück